Ardenne wallonne
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Poésies

Poésies

 

Notre région ayant été source d'inspiration pour des poètes locaux, nous publions ci-dessous certaines de leurs oeuvres, classée par thèmes..

 

L'ardoise

Ardoise

 

Ardoise, oh ! mon amour des entrailles de la terre, je t’ai sortie à la vive lumière,

Dieu ! que tu étais belle, vierge, dotée de cristaux, peut-être un peu rebelle :

Mon brut et doux joyau. Quand je t’ai caressée, que sous mes doigts tes veines,

M’ont paru oppressées, j’ai tressailli de peine. Ardoise ! on mon amie,

Ma douce, mon expressive, quand je te donne vie, tu m’es plus que promise.

D’amour, je te polis, réchauffe ton corps, sous  mes mains tu revis,

Frissonnant de décors. Amoureuse verte et mauve, que je grave yendrement,

De feuillages et de fauves, je t’aime passionnément.

 

                                                                    Ginette COUPAYE

 

 

Un lieu

 

Madame de Cormont

 

C’est un coin calme et frais où une source claire

Bondissante éclabousse en riant les fougères,

Et la mousse bordant son sinueux chemin ;

Au travers des taillis, le soleil du matin

Tamise ses rayons sur l’herbe qui s’éveille

Pourtant cette vallée à d’autres si pareille

Possède le secret d’un tragique passé.

Dominant le coteau, sur le ciel détaché,

Apparait un visage à l’allure sévère ;

Sombre profil de femme, au lourd chignon de pierre ;

Son regard semble aller plus loin que l’horizon,

Et de son fourbe époux revoit la trahison :

L’inviter à monter pour une promenade

Sur son cheval, en croupe, presque une sérénade !

Oui, mais cet homme affreux va la décapiter ;

Il ne lui dira pas où il va se lancer

Et la pauvre revoit la terrible épouvante

Un cheval au galop, l’ouverture béante

D’une voûte trop basse où l’époux s’est baissé,

Puis sans quitter sa selle, il a pu s’évader ;

Et le choc, projetant la pauvre tête blonde

Par-dessus la forêt dans un lieu loin du monde,

La posa doucement sur un rocher saillant,

Mais hélas trop caché par des arbres très grands.

Et depuis ce temps-là, comme un vivant reproche,

Madame de Cormont sur son socle de roche,

Ecoutant nuit et jour le doux ruisseau chanter,

Attend que le passant vienne la visiter.

 

                                                                                Suzanne TOUSSAINT

 

Haybes

 

Cette poésie de Marie Louise Dromart, que l’on trouve dans son recueil de poèmes « Les feuilles tombent ! » parut en 1913, aborde sa vision de poétesse qu’elle a de son village natal.

 

 

 

Mes yeux comme mon cœur sont trop accoutumés,

O ma songeuse Ardenne, à ta beauté farouche,

Trop souvent, j’ai senti les souffles embaumés

De tes soirs s’appuyer, en silence sur ma bouche.

2

Trop souvent, j’ai subi l’attrait mystérieux

De ton ciel où toujours voltige un peu de brume,

Depuis trop de printemps, mon cœur, comme mes yeux,

A reflété l’éveil de ton matin qui fume,

3

Pour que ma Muse, née à l’ombre de tes monts,

Aille chercher ailleurs l’émotion divine,

Pour que, née au pays des « Quatre fils Aymon »,

Moi-même, d’un autre air, j’enivre ma poitrine.

4

Donc ! je veux, dans mes vers, enclore à tout jamais,

Comme dans un écrin, ta forme aux traits sauvages,

O mon pays ! je veux que ton nom, désormais,

S’inscrive en lettre d’or au fronton de mes pages.

5

Avec ta robe et ton écharpe de forêts

Que bleutent, par endroits, de longs rubans de schiste,

Au miroir de la Meuse, ainsi tu m’apparais,

Belle idéalement. Haybes rieuse et triste.

6

Je sais, pour en avoir savouré la douceur,

Tout le charme prenant de ta mélancolie,

Et c’est pourquoi je t’aime un peu comme une sœur

Qui pencherait vers moi sa tendresse jolie.

7

Bien qu’il arrache, à coups de mines, tes flancs,

L’ardoise dont, ici, chaque toit se recouvre

L’homme n’a pas encor, des ses doigts violents,

Abîmé ton manteau de verdures qui s’ouvrent !...

8

Et c’est dans un décor de rêve à la Watteau

Que – ruches en travail – bourdonnent tes usines

Dont la fumée enroule aux arbres du coteau,

En volutes d’argent, ses grappes opalines.

9

Tu palpites, alors que tu sembles songer,

Dame de Meuse, au fond de ton palais de roches !...

Indulgente aux amours de Colin, le berger,

Tu n’as pas désappris la musique des cloches.

10

Ton église, fidèle aux Mystères Sacrés,

Rêve sans doute aux preux qui dorment sous ses dalles

Puisqu’aussi la maison de Monsieur le Curé

Garde le souvenir des choses féodales.

11

Que dirai-je de ton moulin, dont les saisons

Ont lézardé les murs plusieurs fois séculaires,

 Quand il fut, ce moulin aux calmes horizons,

Dans les bras du Passé, le berceau de mes Pères !

12

Nul de tes rocs qui n’ait sa légende : voici

Le corps transfiguré de telle châtelaine,

Et voici-mon Aïeule en contait le récit-

La pierre où saint Martin agenouilla sa peine.

13

Rimbaud a, je le sais, posé ses yeux sur toi !

Tes couleurs, en ses yeux, ont égrené leur gamme,

Les A, les E, les U de ton âme en émoi,

Par un beau soir d’automne, ont chanté dans son âme.

14

Ah ! ton Automne grise aux longs cheveux flottants,

Qui mêle son sourire à celui de tes charmes,

Et qui, mieux que l’Amour et mieux que le Printemps,

Fit naître en moi le goût voluptueux des larmes.

15

Ah ! ton Automne peinte en mauves camaïeux,

Qui fige son haleine aux vitres de ma chambre,

Et mouille, sous le vent qui se brise en adieux,

Les calices mourants des roses de Septembre,

16

Ah ! ton Automne, ton Automne dont l’azur,

A l’humide pâleur d’un songe qui défaille,

Ton Automne aux sous-bois baignés de clair-obscur,

J’en veux l’ombre à mon front et l’étreinte à ma taille !

17

Car, j’ai l’orgueil d’être la première à fixer,

Comme avec un pinceau, comme sur une toile,

Aux cordes de mon luth, l’odeur de ton baiser,

Haybes, fleur des vallons que le feuillage étoile !...

18

J’ai l’orgueil d’être la première à retenir,

Ainsi qu’on fait d’un frêle oiseau qu’on apprivoise,

Dans la cage aux fils d’or du latent souvenir,

Le reflet endeuillé de tes stèles d’ardoise

19

 

Moi qui, lasse parfois de vivre mon destin,

Ai voulu ne plus croire à ta voix qui m’enchaîne,

J’ai l’orgueil de jeter, avant tout Autre, enfin,

Ton nom au gouffre bleu de la Pensée humaine.

20

Et qui sait si, plus tard, quand la nuit du Trépas

Resserra sur moi son étreinte muette,

Qui sait si tes échos, alors, ne dirons pas

A ceux qui marcheront dans l’ombre de mes pas :

 « Comme Athènes eut ses dieux, Haybes eut son poète !... »

 

                                                        Marie Louise Dromart-Grès

 

Haybes

 

Comme Jésus elle fut martyre, comme lui fut ressuscitée,

Osant cacher sous son sourire ses cicatrices d’atrocités.

Aujourd’hui, elle est là, jolie, aimable, coquette et pimpante.

Qui penserait qu’elle fut meurtrie, Haybes ! La douce, jeune et troublante.

Pour elle, la Meuse est plus que belle. Ses eaux glauques sont miroir sans tain,

Où la colline, âpre et rebelle, pourtant y mire son front serein.

Récemment, je l’ai découverte avec un air de déjà vu,

Me souvenant des années vertes où pèlerin je suis venue.

Cherchant à découvrir  l’ardoise, je me rendis à son musée.

Avertie, j’en revins pantoise. Et, je dois le dire fort médusée.

Vous le décrire, je ne pourrais ; il est captivant et fort beau ;

Et son artiste Levaray le fait briller de ses joyaux. 

Voulant ainsi lui rendre hommage. Je cherche à me mettre en sa peau,

Pour lui, j’ai fait ce témoignage, qui j’espère trouvera écho !

 

                                                                                   Ginette Coupaye

 

Un mobilier

 

Léon Billuart est un camarade de collège d’Arthur Rimbaud.

Ses parents résident à Fumay, place de l’Hobette.  Le 7 octobre 1870, Arthur Rimbaud fugue de Charleville avec le dessein de se rendre à Charleroi.

Il fait une halte à Fumay chez les parents de Léon Billuart avec l’espoir d’y obtenir le gîte et le couvert, ce qui fut.

C’est au cours de cette halte qu’Arthur Rimbaud remarque l’imposant  buffet familial des Billuart.

Ce superbe meuble en chêne sculpté, de style liégeois, appartient depuis toujours aux brasseurs de Fumay.

Le magnifique buffet n’échappe pas à l’observation d’Arthur Rimbaud, et c’est à la suite de cette visite chez les Billuart qu’il va s’en inspirer et écrire son poème : « le buffet » …Il est alors âgé de 16 ans.

 

Le buffet

 

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

 

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;

 

 C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

 

O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

                                               Arthur Rimbaud   Octobre 1870

 

 

 

 

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